En France, les bidonvilles se sont vidés de leurs habitants, mais « les plus vulnérables sont restés »


Depuis 2012, Première Urgence Internationale mène des activités de médiation en santé dans des bidonvilles d’Ile-de-France, en Seine-Saint-Denis et dans le Val-de-Marne. Trois médiatrices bilingues assurent un suivi régulier de dizaines de familles roumanophones, pour faciliter leur accès à la santé et faire respecter leurs droits. Avec l’arrivée du COVID-19, les bidonvilles se sont partiellement vidés. Mais la vulnérabilité de ces populations s’est aggravée.

« Depuis le début de l’épidémie, le système de santé a changé et avec lui aussi notre travail de médiation en santé », explique Véronique, médiatrice en santé pour Première Urgence Internationale. Depuis plusieurs années, elle réalise, comme ses deux autres collègues médiatrices, des sorties régulières dans les squats et bidonvilles où vivent les populations roumanophones. Une intervention qui s’effectue dans une démarche qu’on appelle « en allez-vers ».

L’objectif de la médiation en santé consiste à favoriser l’ouverture et la continuité des droits à la santé et à faire le lien entre la population et les structures de droit commun. Les médiatrices mènent des actions de sensibilisation, d’orientation et accompagnement pour les problématiques médicales et sociales et pour l’ouverture des droits.

Avec la propagation du coronavirus, les équipes de Première Urgence Internationale ont dû s’adapter très rapidement pour continuer à aider ces familles. Dès le début de la crise, la santé est passée en second plan : les mesures de confinement imposées ont mené de nombreux habitants de ces bidonvilles à perdre leur travail, unique source de revenu. La survie est devenue la priorité, en particulier la recherche quotidienne de nourriture et d’eau.

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Continuer la médiation à distance

Pour se protéger et limiter tous risques de contamination supplémentaires, les médiatrices ont aussi dû passer de cette approche de « l’allez-vers » à un suivi à distance, par téléphone et à travers les réseaux sociaux, pour les personnes qui sont restées, mais aussi pour celles qui se sont vues obligées de quitter leur lieu de vie. En l’absence de mesures rapides prises par les municipalités pour les soutenir dans cette crise, certaines familles ont été dans l’obligation de prendre la décision de quitter leur habitation, dès le vendredi 20 mars. Face à la peur ambiante, et aux contraintes naissantes liées à la perte de revenus, beaucoup d’entre elles sont parties vers la Roumanie.

« Nous avons fait de la sensibilisation sur les gestes barrières, et les mesures à prendre en cas de symptômes, pendant quatre jours, pour finalement se réveiller un matin et découvrir que certaines des bidonvilles où on intervient commençaient à se vider », témoigne Mara, médiatrice pour Première Urgence Internationale sur le bidonville de Bonneuil-sur-Marne.

Les familles sont parties soudainement. « Ce sont des personnes qui vivent au jour le jour. Sans travail, sans revenus, elles ont choisi de se déplacer », analyse Mara. Sans forcément réaliser que la situation allait durer longtemps : certaines familles n’ont même pas de maison en Roumanie ou elles vivent dans un habitat très précaire, souvent victime de stigmatisation parce que venant de l’étranger.

Les médiatrices continuent à entretenir un contact avec les familles qui sont parties vers leur pays, et qui leur demandent par téléphone quand est-ce que ça sera possible de rentrer en France, où ils avaient commencé un parcours d’accès aux soins et droits à la santé. « Leur volonté première est de savoir quand est-ce qu’ils pourront revenir, pour continuer leurs démarches » témoigne Justine, la troisième médiatrice. « Beaucoup d’entre eux ont perdu leurs papiers en quittant le bidonville, les rendez-vous ont été annulés car les structures de soins ont fermé, donc on sera obligés de recommencer notre travail à partir de zéro lorsqu’ils reviendront », ajoute Mara.

Première Urgence Internationale poursuit son intervention et maintient ses liens avec ces familles, et s’est notamment associée à d’autres ONG pour dénoncer la destruction d’une partie du bidonville de Montreuil, et rappeler aux autorités locales l’obligation de respecter les droits des habitants encore présents sur ces territoires.

Le COVID-19 dans les bidonvilles où vivent des enfants

© Yann Le Pape/Première Urgence Internationale

Le COVID-19 dans les bidonvilles mais aussi des maladies oubliés

« Les plus vulnérables sont restés », souligne Mara. Ceux qui n’ont pas de voiture et pas d’argent, et sont donc dans l’incapacité de se déplacer. Le principal problème de ces personnes, en ce moment, n’est même pas le COVID-19 mais la survie, l’accès aux besoins de première nécessité (produits d’hygiène, denrées alimentaires, eau) et l’accès aux droits.

« On parle beaucoup du COVID-19, mais on parle peu des personnes sans domicile fixe qui souffrent de maladies chroniques et qui, avec la crise, ont perdu leur suivi médical et leur accès régulier à des soins de santé », alerte Véronique. Depuis le début du confinement, les médiatrices bilingues de Première Urgence Internationale continuent de travailler pour ces personnes qui sont restées en France. Rien n’a changé mais tout a changé.

« Il y a un vide pour les personnes sans protection sociale et avec des pathologies chroniques peu ou mal suivies», explique Véronique. « La majorité des gens, en ce moment, peut communiquer par téléphone ou en vidéo avec son médecin traitant. Mais les populations roumanophones qu’on accompagne normalement sont confrontées à la barrière linguistique. C’est la raison pour laquelle notre travail consiste aussi à assurer des permanences d’accès aux soins de santé dans les hôpitaux d’Ile-de-France, afin que ces populations puissent être prises en charge plus facilement. Mais en ce moment, les hôpitaux où l’on travaille normalement sont tous concentrés sur les patients atteints par le COVID-19. C’est impossible pour les autres patients d’avoir un suivi. Le système a totalement changé. »

Avant, par exemple, avec les PASS (Permanences d’accès aux soins de santé), les personnes en situation de précarité, pouvaient avoir accès aux soins en raison de leurs conditions de vie. Actuellement, c’est devenu très compliqué, à cause de l’adaptation aux modalités de fonctionnement. Le seul système qui marche est l’urgence, et ce n’est pas suffisant pour prendre en charge un patient avec une pathologie chronique lourde.

La situation actuelle a obligé toutes les structures médico-sociales à réorganiser leur service et leur offre de soin, qui en temps normal est déjà difficile pour les personnes que nous accompagnons au quotidien (barrière de la langue, méconnaissance du droit et du système de soins, difficultés administratives).

Au manque d’accès aux soins s’ajoute donc un manque de protection sociale. « La domiciliation administrative est la première démarche nécessaire pour la mise en place d’un suivi social », explique Mara. « Pour de nombreuses personnes qui étaient en demande d’accès à une domiciliation administrative auprès des centres domiciliataires, leur demande a été repoussée en vue de la réadaptation des modes de fonctionnement de chaque structure. La première condition pour avoir un Aide Médicale d’État n’est donc pas remplie actuellement et c’est impossible de compléter les papiers pour avoir une protection adéquate. C’est tout l’accès au droit qui est mis à mal. Les démarches en cours sont bloquées, et celles à initier ne peuvent l’être. »

La pandémie n’a fait que renforcer la difficulté d’accès aux droits et aux soins, à laquelle cette population fait face chaque jour.

Le COVID-19 dans les bidonvilles d'Ile-de-France

© Yann Le Pape/Première Urgence Internationale

La peur est plus forte que la maladie

La situation a aussi renforcé un sentiment de peur, dues aux préexistantes relations tendues avec les forces de l’ordre et les bidonvilles. « Parmi les personnes que je suis, il y une dame qui doit prendre un médicament à l’hôpital chaque mois, elle ne doit pas le louper. Habituellement la dame s’y rend seule, elle est totalement autonome. Mais depuis le confinement, et la détention obligatoire d’une attestation de déplacement, c’est la peur qui détermine l’accès aux soins plutôt que la douleur pour cette dame et c’est le cas pour bien d’autres personnes », raconte Véronique. En effet, de nombreux habitants des bidonvilles se sont retrouvés devant l’incompréhension d’un papier qui n’arrivait pas à lire et sans aucune explication relative aux comportements à adopter pendant le confinement, ce qui a exacerbé cette peur de sortir.

« Après l’annonce du confinement, elle a tellement peur de sortir et d’être arrêtée par la police que je dois l’accompagner à l’hôpital. Je suis sûre que si je ne serais pas là elle ne s’y rendrait pas. La peur est plus forte que mourir par la douleur », se désole Véronique.

Peur de la police, peur aussi d’accepter de l’aide de l’extérieur, de faire pénétrer le virus dans les lieux de vie, ce qui rend le travail des associations difficile. Mais en dépit des difficultés, les associations continuent d’être présentes dans ces lieux, souvent oubliés, où le tiers de la population urbaine de la planète habite.

« Nous avons vu la différence entre les terrains où il y  des associations et ceux où il n’y en a pas », remarque Véronique. « Le travail des associations présentes et les maraudes alimentaires sont effectivement en train d’aider les personnes qui sont restées en France à survivre pendant cette période. »

L’action de médiation santé de Première Urgence Internationale est une une solution vers laquelle se tourner pour les personnes dans le besoin. Le rapport de confiance instauré dans les années avec ces quartiers a fait en sorte que les médiatrices soient sollicitées pendant l’urgence, pour des sujets plus larges que la santé, principalement l’accès à l’alimentation et l’hygiène, l’eau, les attestations de déplacement, etc… Elles ont donc fait de la médiation entre les habitants et les associations pouvant couvrir en partie ces besoins. Mais aussi identifier des lieux de vie où aucune association est présente.

« La coordination est assez difficile à distance, il faut trouver les bons mots pour chacun, beaucoup de temps et d’énergie. On essaie de se rapprocher d’eux et de ce qu’il leur parle le plus », explique Mara. « La priorité est la survie et là, les personnes essayent de mobiliser toutes les ressources identifiées pour s’en sortir ».

A côté de la médiation en santé, au cœur de l’activité de Première Urgence Internationale depuis 2012, l’organisation a lancé un projet de cliniques mobiles, en Ile-de-France, avec une équipe renforcée et des professionnels médicaux, pour retourner sur le terrain en « aller-vers » auprès de ces populations vulnérables. L’objectif est aussi de sensibiliser les habitants restés sur les bidonvilles de Montreuil et Bonneuil. Les équipent s’occuperont de diffuser les informations nécessaires à la prévention de la transmission du virus, donneront des kits d’hygiène, identifieront les personnes présentant des symptômes, et orienteront les malades vers des centres de soins.

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