Reportage photo

Colombie : À la frontière vénézuélienne, plongée dans un système de santé défaillant

En Arauca, région rurale du nord-est, les patients venus de zones contrôlées par les groupes armés bravent les obstacles pour espérer voir un médecin.

Véhicules PUI sur la route entre Tame et Puerto Jordán.

Par Juliette Maigné et Alexis Huguet

PUERTO JORDAN — Alors qu’un séisme meurtrier faisait trembler l’ouest de la Colombie lundi, dans l’Arauca, région colombienne frontalière avec le Venezuela, populations rurales, migrants, femmes enceintes, victimes de violences sexuelles, ou encore travailleurs précaires peinent à accéder à des soins de santé.

Restrictions de mouvement imposées par les groupes armés, obstacles administratifs et services publics dépassés compliquent l’accès aux soins de base, tant pour les « caminantes », ces Vénézuéliens ayant fui à pied le pays, que pour les Colombiens habitant la région Impossible pour beaucoup d’entre eux de voir un médecin ou un psychologue. 

Des vies marquées par les affrontements armés  

Par la fenêtre du pickup, la savane à perte de vue et les pâturages défilent. Ce n’est qu’au terme d’une heure de route depuis leur base de Tame et après avoir franchi plusieurs checkpoints que les équipes de Première Urgence Internationale parviennent à gagner la clinique de Puerto Jordán.

Dans cette commune de 25 000 habitants (12 000 Colombiens et 13 000 migrants en situation irrégulière) située au pied de la cordillère des Andes, Elizabeth S., 29 ans, ne parvient pourtant pas à obtenir de rendez-vous médicaux, sauf pour des urgences. Originaire d’Arauca, elle habite Puerto Jordán avec sa famille.

« Pour des soins médicaux généraux, ils ne nous prennent pas en charge, ni pour la médecine générale ni pour d’autres soins, » explique cette mère de deux garçons de 12 et 7 ans. 

Un nourrisson de 10 jours suivi par Première Urgence Internationale du début à la fin de la grossesse de sa maman de 21 ans. © Alexis Huguet / Première Urgence Internationale

Le conflit armé dans la zone pèse sur son quotidien. Si l’année 2026 marque les 10 ans des accords de paix en Colombie, certains groupes s’accusent de bafouer ce processus, qui devait mettre fin à un conflit sanglant vieux de 60 ans.

Entre 1960 et 2016, les combats opposant les Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC), l’Armée de libération nationale (ELN) et paramilitaires, entre autres groupes armés non-étatiques, auraient fait plus de 450 000 morts et 5 à 8 millions de déplacés.  

« Le contexte sécuritaire impacte parfois la vie sociale, » admet Elizabeth S., timidement. « On hésite à sortir pour rencontrer la famille ou passer du temps dehors quand la situation devient tendue, et on préfère rester à la maison ». 

Malgré une trêve qui prévoyait la démobilisation, le désarmement et la réinsertion sociale et politique des ex-combattants, les affrontements ont repris notamment avec l’ELN, dernière guérilla active du pays. 

« Dans ce contexte de violence politique, de nombreuses situations se sont présentées : déplacements, violences basées sur le genre, risque de recrutement d’enfants et beaucoup de violences sexuelles, » explique Camila Tovar, psychologue chez Première Urgence Internationale et originaire d’Arauca.  

« Nous avons été quelque peu oubliés par l’État, ce qui entraîne de nombreuses carences dans le mode de vie de la majorité de la communauté », ajoute cette salariée de 27 ans.

Crispin, Colombien de 75 ans, se plaint de maux de tête, de fatigue et de problèmes de vision. © Alexis Huguet / Première Urgence Internationale

Aujourd’hui, les populations des territoires contrôlés par les groupes armés restent exclues de la société et privées d’accès aux soins, malgré les promesses de paix faites par le gouvernement.  

Or, sans suivi, les maladies chroniques s’aggravent, alerte Jaime Enciso, infirmier auxiliaire de 51 ans. Les patients reçus à la clinique souffrent d’hypertension, de pathologies cardiaques, d’hyperglycémie ou de cholestérol. 

« Des personnes vivent avec des maladies, tant sur le plan physique que mental, qui n’ont jamais été prises en charge, » rappelle Camila Tovar, précisant que la majorité des personnes venant pour des consultations psychologiques sont des femmes. 

« Nos interventions ont, dans de nombreux cas, été l’une des rares occasions pour ces personnes de répondre à leurs besoins. » 

Certains patients nécessitent des soins rapides, car ils n’ont qu’un laps de temps limité accordé par les groupes armés avant de devoir regagner leur hameau ou leur village.  

« Ces personnes nous informent qu’elles se déplacent avec la permission de certains groupes, étant fortement exposées aux risques à cause du conflit armé », explique Jaime Enciso.  

Si ces cas compliqués font partie de son quotidien, rien ne semble pouvoir entraver sa vocation pour les professions médicales, qui l’anime depuis sa plus jeune enfance. 

« Nous faisons face à des défis tous les jours, dès que nous montons dans les véhicules pour nous déplacer vers n’importe quelle partie du département où nos leaders et responsables nous envoient. Mais nous, qui avons un cœur humanitaire, assumons cette réalité et donnons tout de nous-mêmes pour aller servir. » 

Fernando Quintero, chauffeur-logisticien, et Jesus Emilio Alvarez Vergel, Assistant suivi, évaluation, recevabilité et apprentissage, échangent des informations à la clinique de Puerto Jordan. © Alexis Huguet / Première Urgence Internationale

Accéder aux soins malgré les obstacles  

Depuis 2014, environ 8 millions de Vénézuéliens ont quitté le pays pour échapper à l’extrême pauvreté, la criminalité omniprésente et la sous-alimentation chronique. La Colombie accueille aujourd’hui 3 millions d’entre eux. 

Yudelkis, 21 ans, a suivi sa sœur qui s’est installée dans cette région reculée. Les jeunes femmes sont originaires de l’état de Barinas, au nord-ouest du Venezuela. Yudelkis travaillait comme employée de maison avant de tomber enceinte de son premier enfant.  

«  Une voisine m’a dit que des médecins allaient arriver à la maison communale, » a-t-elle expliqué, précisant qu’elle s’est déjà rendue trois fois à la clinique de Première Urgence Internationale pour un suivi de grossesse. « Je suis venue avec elle ce jour-là et depuis je suis revenue plusieurs fois. » 

N’étant pas titulaire du Permiso de Protección Temporal (PPT), un permis de séjour pour les étrangers en Colombie facilitant notamment l’accès aux soins, elle n’a pas les moyens de se faire soigner ailleurs. La clinique de Première Urgence Internationale à Puerto Jordan est son seul recours.  

Yudelkis, 21 ans, échange avec une psychologue de Première Urgence Internationale, Camila Tovar lors d’une consultation à Puerto Jordán. © Alexis Huguet / Première Urgence Internationale

Mais tout n’est pas question de titre de séjour. Les Colombiens, eux aussi, se heurtent à des services de santé publics surchargés. Il faut parfois passer la nuit dehors pour espérer obtenir une consultation le lendemain, raconte Loren, une Colombienne de 28 ans venue faire ausculter ses deux filles pour de la toux.  

« Ici, tout le monde est respectueux, attentionné, et ça donne envie de revenir. Même les responsables précédents étaient très humains, ils prennent le temps d’orienter, de poser des questions, de s’intéresser à d’autres aspects de notre situation, » explique-t-elle. 

A l’extérieur, devant l’entrée de la clinique, une moto se gare. Accueillie par les équipes, Luz Mary, 64 ans, descend non sans difficulté de l’engin conduit par sa fille de 24 ans et se hisse sur un fauteuil roulant. Depuis quelques temps, elle souffre d’une blessure à la jambe qui s’est aggravée.  

« Cette nuit je n’ai pas pu dormir, avec cette douleur à la jambe et cette plaie déjà abîmée, je me suis levée et je me suis assise sur une chaise parce que je n’ai pas pu me coucher, ça me faisait trop mal, ça coulait beaucoup. » 

Lenizaria, 24 ans, son enfant de trois ans et sa mère de 64 ans, Luz Mary, arrivent à la clinique de Première Urgence Internationale à Puerto Jordán. © Alexis Huguet / Première Urgence Internationale

Les médecins soupçonnent un lymphœdème chronique, possiblement d’origine parasitaire. Même si elles ont une assurance, un centre de santé local n’avait pas la capacité de les recevoir, explique sa fille, Lenizaria. 

« Ici, on peut vous recevoir à n’importe quel moment », raconte-t-elle. « Donc c’est un bon service et gratuit, parce que vous n’avez pas besoin d’acheter les médicaments, on vous les fournit pour que vous puissiez les prendre et guérir. » 

Les Colombiens, eux aussi, se heurtent à des services de santé publics surchargés.

Fuir la faim et la pauvreté

La crise socio-économique dans laquelle est plongé le Venezuela depuis plus d’une décennie pousse beaucoup de personnes à quitter leur pays natal, en quête d’une vie meilleure. Pénuries de carburant, manque de médicaments ou de produits de première nécessité, hyperinflation, difficultés à se nourrir… Certains ont fait le douloureux choix de l’exil.

Pour certains de ces « caminantes », la clinique de Première Urgence Internationale n’est qu’une étape. Ana Yasmin, 49 ans, s’y est arrêtée en chemin vers la capitale colombienne Bogota, où vit sa fille : plus de 1 000 kilomètres qu’elle et son compagnon parcourent à pied, en provenance de la ville de Barquisemeto, au sud-ouest de Caracas. Ils marchent depuis un mois et demi. 

 

Lenizaria, une Colombienne de 24 ans originaire de Puerto Jordán, accompagne sa mère de 64 ans souffrant d’une plaie ouverte à la jambe. © Alexis Huguet / Première Urgence Internationale

« J’ai quitté le Venezuela parce que la situation est très difficile là-bas, » raconte cette mère sans emploi de quatre enfants, dont un tué dans un vol à main armée au Venezuela.  

« La nourriture, l’argent, les dollars, tout est très cher. Les prix de la nourriture ont encore augmenté. Là-bas, je ne trouve pas de travail, parce qu’il n’y a pas d’emploi ». 

Le voyage est particulièrement éprouvant, insiste son compagnon, Jhon Pastor, 24 ans.  

Jhon Pastor, vénézuélien de 24 ans, se dit épuisé du voyage à pied qu’il entreprend avec sa compagne depuis un mois et demi pour rejoindre Bogota. © Alexis Huguet / Première Urgence Internationale

« On dirait que ça me fait paraître plus vieux, dormir comme ça sur la route, ça se voit davantage », ajoutant que rares sont les automobilistes qui s’arrêtent pour prendre le couple en stop.  

A Barquisemeto, malgré ses efforts, Jhon Pastor peinait à trouver du travail depuis 7 mois.  

« Parfois j’ai la tête qui tourne et je vois des étoiles », explique le jeune homme. « Parce que je suis très fatigué, épuisé. » 

Cela fait sept ans qu’Elizabeth C., 30 ans, s’est installée dans la région. Une amie lui a proposé de l’accueillir à Puerto Jordán et lui a prêté une somme d’argent le temps de reprendre ses repères. Elle a fait sa demande de PPT mais a perdu ses papiers dans des inondations. Depuis, elle n’a pas pu renouveler la procédure. Désormais installée à Tame, elle fait la route jusqu’à Puerto Jordán pour recevoir des soins et effectuer un suivi de grossesse. 

« Je suis partie du Venezuela à cause de la situation économique. Le travail, les médicaments… Tout était rare. Je ne trouvais pas de nourriture. J’ai dû laisser mes enfants et venir. » 

A son arrivée en Colombie, Elizabeth C. a été embauchée dans une ferme, où elle s’est occupée d’animaux. La fille de la propriétaire l’a aidée dans ses déplacements et permis d’accéder à des soins de santé.  

« Elle est venue me chercher, elle m’a amenée aux contrôles, elle m’a sortie de la ferme et elle m’accompagne aux examens. C’est très difficile de se faire soigner quand on est vénézuélienne. » 

Loren, Colombienne de 28 ans, vient faire ausculter sa fille de 3 ans, Saylin. © Alexis Huguet / Première Urgence Internationale

Au-delà des douleurs physiques, soigner les maux psychiques  

D’autres viennent avant tout chercher quelqu’un à qui parler. En plus du suivi de sa grossesse, Elizabeth C. ressent aussi le besoin d’exprimer un mal-être psychique : celui lié à l’exil.  

Enceinte de son quatrième enfant, elle s’est déjà confiée trois fois à la psychologue Camila Tovar. Ce matin-là, elle sort d’une consultation.  

« Ça m’a aidée, parce qu’elle me conseille, elle m’écoute, » la patiente a-t-elle confié. « Quand on est seule, sans famille ici, on n’a personne à qui parler, on pleure. » 

Trois “caminantes” vénézuéliens originaires de Barquisimeto, Ana Yasmin, son neveu Moises, 18 ans, et son compagnon Jhon Pastor, font une halte au centre de santé de Puerto Jordán. © Alexis Huguet / Première Urgence Internationale

Outre les expériences parfois traumatiques qu’ils peuvent traverser lors de leur périple, de nombreux migrants ont subi des déplacements à répétition, rappelle Camila Tovar.  

« Le simple fait d’offrir aux personnes la possibilité de parler et d’être écoutées, alors qu’elles n’ont jamais eu l’occasion d’exprimer leurs pertes, leurs expériences de violences, leur migration ou leur deuil migratoire, est très important », explique-t-elle. 

Beaucoup d’entre eux « ont non seulement perdu leur conjoint ou leurs enfants, mais ont aussi été déplacés à l’intérieur du pays dans le cadre du conflit armé et n’ont jamais eu l’opportunité de parler de cela ». 

Keila Serrato, psychologue chez Première Urgence Internationale, anime un atelier sur la santé mentale. © Alexis Huguet / Première Urgence Internationale

Fernando, Colombien de 56 ans, s’est construit une maison en planches sur un terrain qu’on lui a donné. Mais il aspire à bien plus. Il aimerait vivre le rêve américain et quitter la Colombie pour mieux gagner sa vie dans son domaine : le lavage de voiture et de motos, et la mécanique.  

« Je sais que maintenant c’est compliqué, avec les politiques migratoires » des Etats-Unis, raconte-t-il. « Mon idée, c’est d’économiser un peu d’argent et d’acheter un passeport. »  

Il y a peu de temps, cet habitant de Puerto Jordan, qui souffrait de difficultés à marcher, a perdu sa mère ; un choc émotionnel immense pour lui 

« J’étais vraiment mal, au point qu’on pouvait m’envoyer dans un asile psychiatrique, » le père de deux enfants se confie. « Je ne savais pas quoi faire. » 

Désemparé, son frère lui a parlé des équipes de psychologues de Première Urgence Internationale. Depuis, il reconnaît se sentir un peu mieux. 

« C’est un long chemin, bien sûr. Ça m’a aidé dans le deuil et dans le travail sur moi. Maintenant je me sens mieux dans ma tête, plus détendu. » 

Fernando, laveur de voitures et mécanicien colombien de 56 ans, effectue des tests rapides sanguins avec Jaime Enciso, infirmier auxiliaire. © Alexis Huguet / Première Urgence Internationale